Archives quotidiennes : 30 mars 2012

Le pain aux bananes de mon père

Cette anecdote remonte à plus de dix ans en arrière: cela ne faisait pas si longtemps que je vivais au Canada, après avoir immigré de France avec ma mère pour y rejoindre mon père. Je devais avoir huit ou neuf ans. Comme tout bon enfant, j’avais la dent particulièrement sucrée et Dieu sait combien mon dentiste m’avait souvent réprimandé de tant aimer les bonbons.

Mon père décida, un jour, de préparer un gâteau aux bananes pour satisfaire ma rage de sucre. Je le regardais faire, plutôt perplexe: les bananes noires trônant sur le comptoir et le sac de pain POM sorti de sa boîte m’intriguaient.

– Pourquoi tu prends des bananes pourries? lui demandai-je, assise à table, les pieds ballotant dans les airs.
– Parce qu’elles sont meilleures! répondit-il, amusé par mon air incrédule.
– Mais ça pue! rétorquai-je, pinçant mon nez.
– Tu verras, c’est très bon, renchérit-il, souriant.

Dans un plat en céramique, il aligna les tartines fraîches et y versa un mélange d’oeuf, de bananes écrasées, de sucre et de lait. Il fit chauffer le tout au four et me rassura que le pain serait délicieux. Je haussai les épaules, non pas que je m’en fichais, mais je ne pouvais rien faire d’autre que de le croire à huit ans.

Mon père et moi ne nous souvenons plus de la recette exacte, mais je me souviens encore aujourd’hui de l’odeur appétissante qui embaumait la cuisine: les effluves de bananes chaudes m’étreignaient de confort et je trépignais d’impatience de goûter à cette préparation. En sortant le gâteau, il me dit qu’il appelait ce plat Le pain aux bananes des étudiants pauvres. Il me raconta que lorsqu’il étudiait à l’université, il en préparait de temps en temps, avec le peu de sous qu’il avait.

À l’époque, je n’avais pas trop compris pourquoi utiliser du pain de mie était si problématique: je trouvais même cela beaucoup plus original que de prendre la farine. Attablée avec mes parents, je mangeais le pain à pleines dents en clamant que c’était « le meilleur gâteau que j’ai jamais mangé de ma vie! » Mon père n’avait pas l’air d’y croire pourtant.

Je lui demandai à plusieurs reprises par la suite de refaire ce gâteau, mais il refusa sans cesse. Naïve, j’avais même songé l’apporter à l’école pour le faire goûter à mes amis, car je ne comprenais toujours pas pourquoi mon père avait tant honte de ce plat si simple et délicieux dans mon esprit.

Maintenant, treize ans plus tard, sur le comptoir de la cuisine de mon appartement, les bananes de ma colocataire pourrissent dans l’espoir de se transformer bientôt en gâteau. Je crois encore aujourd’hui que c’était « le meilleur gâteau que j’ai mangé de ma vie! »